POLITIQUE


Le Monde : Au Kelbajar, Bakou se bat contre les montagnes

Paris, 25 décembre, AZERTAC

Le journal Le Monde a publié un article intitulé « Au Kelbajar, Bakou sa bat contre les montagnes » de Paul Tavignot.

L’AZERTAC présente cet article dans son intégralité :

Après la victoire, l’Azerbaïdjan peine à reprendre pleinement possession d’une région connectée à l’Arménie.

Le bulldozer crache une longue colonne de fumée noire. Il s’ébroue quelques instants, puis cale de nouveau, barrant la piste descendant du col Omar, situé à 3 300 m d’altitude. Cette fois, la dizaine de militaires azerbaïdjanais s’airant sur l’énorme engin jettent l’éponge. Le major Eïnoullaev ordonne aux camions bloqués de chaque côté de l’obstacle de faire demi-tour. Plus rien ne passera ce jour, et peut-être les suivants, sur l’unique route reliant l’Azerbaïdjan avec le Kelbajar, l’un des sept districts du Karabakh reconquis aux dépens de l’Arménie au terme de quarante-quatre jours de combats. Dans ce district dépeuplé et contrôlé exclusivement par l’armée azerbaïdjanaise depuis le retrait complet des forces arméniennes le 25 novembre, on se fraye un passage difficile.

Chaque jour, un ballet de camions militaires Kamaz à six roues motrices transportent vivres, matériaux de construction et militaires vers le Kelbajar sur la « route du Mourovdag » du nom d’une chaîne culminant à 3 724 mètres et séparant la vallée de la Koura au nord, et le Karabakh au sud. Une piste de montagne caillouteuse et escarpée, longue de 50 km, qui fut bloquée pendant vingt-sept ans au niveau du col par la ligne de défense arménienne du Haut-Karabakh. Dans cette zone battue par les épaves de blindés détruits. Les conditions hivernales interdisent la piste aux 4 × 4, incapables de grimper, et surtout de descendre, sans danger, les pentes verglacées. Même les camions 6 × 6 aux pneus chaînés patinent et risquent à chaque lacet des sorties de route mortelles sur cette piste, vulnérable en outre aux avalanches et aux chutes de rochers.

Bakou n’a pas d’autre option pour ravitailler le Kelbajar, une région sauvage, naturellement enclavée par de hautes montagnes et dont l’isolement est encore accentué par la situation politique. La seule autre route existante est un axe est-ouest traversant la zone, connue comme la « route Vardenis-Agdere ». Mais elle est bloquée à l’ouest par la frontière avec l’Arménie et à l’est par les forces russes de maintien de la paix protégeant les Arméniens du Haut-Karabakh. C’est la seule route asphaltée du district.

« Ils n’ont rien construit, rien »

« La situation va s’arranger au printemps », croit Vougar Mamedov, 46 ans, un fonctionnaire de Ganja, de retour pour la première fois au Kelbajar après en avoir été chassé avec sa famille par l’invasion arménienne il y a vingt-sept ans. « Les Russes vont rouvrir la route d’Agdere [vers Bakou] parce que c’est stipulé dans la déclaration de cessez-le-feu ». M. Mamedov brûle d’impatience de revoir sa maison d’enfance. Il se doute qu’elle est probablement en très mauvais état, et rééchit déjà à sa reconstruction. « Evidemment, je dois attendre que la route d’Agdere soit libre, parce qu’il est impossible d’acheminer des matériaux de construction à travers le Mourovdag ».

Deux émotions contradictoires le traversent. D’un côté, la joie intense de retourner dans son « pays libéré » ; de l’autre, une colère montante à la vision des ruines laissées derrière eux par les Arméniens.

« Ils nous ont occupés pendant trente ans et n’ont rien construit, rien », fulmine M. Mamedov. Des ruines de villages azerbaïdjanais et – plus rarement – kurdes émergent des ancs montagneux le long de la piste. Parfois des maisons d’aspect plus récent, abandonnées par les Arméniens le mois dernier.

Souvent incendiées, toujours privées de toit, comme si les plaques de tôle avaient été emportées par les fuyards.

Les Arméniens ont en fait construit des infrastructures. Un réseau électrique récent est visible le long de la route. Mais, par endroits, les pylônes ont été abattus ou les ls ont été arrachés. Une sous-station électrique a visiblement été dynamitée et il est déconseillé de s’en approcher, les abords ayant peutêtre été minés. Certains ponts sont fortement endommagés, d’autres apparemment intacts. « Nous avons donné quinze jours supplémentaires aux Arméniens par rapport à la date initiale xée dans l’accord du 10 novembre, pour qu’ils évacuent tranquillement le Kelbajar. Ils ont mis à prot ce délai pour mener une politique de la terre brûlée, détruire et miner derrière eux », peste le major Eïnoullaev, qui supervise le ravitaillement du Kelbajar.

Vougar Mamedov renchérit : « En 1993, les Arméniens nous ont donné quatre jours pour déguerpir.

Nous n’avons rien détruit en partant. Soixante mille Azerbaïdjanais ont dû fuir à travers le Mourovdag début mars, sous les bombardements. Beaucoup de femmes et de vieillards sont morts d’épuisement et de froid dans la montagne. » Il raconte que le déluge de civils descendant le versant nord de la montagne pour trouver refuge a considérablement gêné la contre-attaque azerbaïdjanaise et en particulier celle menée par l’unité de 200 combattants venus de Bakou, où il s’était porté volontaire.

Durant la guerre de 2020, il n’y a eu aucun combat dans le Kelbajar, à l’exception d’assauts azerbaïdjanais infructueux sur les positions arméniennes du col Omar dans les premiers jours du conflit.

Aucun signe de progrès

Un trajet de trois heures est nécessaire pour parvenir au chef-lieu Kelbajar, qui a donné son nom au district. Une étrange cité où une poignée de maisons récemment détruites parsèment un champ de ruines vieilles de trente ans. De ces dernières, il ne reste que des pans de murs, si rongés par les intempéries qu’ils paraissent appartenir à une civilisation antique.

Kelbajar fut construite sur une colline au centre d’un cirque formé par d’impressionnants sommets à la blancheur éclatante. Un site splendide où résidaient près de 6 000 Azerbaïdjanais à la dissolution de l’URSS. Dans la période qui a suivi la première guerre du Karabakh, ils ont été remplacés par une population dix fois moindre de colons arméniens. Ces jours-ci, c’est une ville garnison grise et boueuse où un millier de soldats azerbaïdjanais se préparent à affronter l’hiver, construisant à la hâte des casernes et des postes de contrôle un peu plus loin, à la frontière avec l’Arménie. Aux abords du chef-lieu, une trentaine de chars d’assaut protégés par des bâches attendent, au cas où.

M. Mamedov retrouve sans peine sa maison d’enfance. « Elle était plus grande dans mes souvenirs », bégaie-t-il sous l’émotion. Il brandit le trousseau de clés conservé depuis le départ tragique, un fétiche très commun parmi les Azerbaïdjanais chassés du Karabakh. La maison n’a plus ni porte, ni fenêtre, ni toit. Mais les murs repeints témoignent d’une présence récente. Toujours en proie à des sentiments mêlés, le fonctionnaire promet : « Je vais tout abattre et reconstruire une grande et belle demeure. Seize personnes vivront dedans, inch’Allah. »

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