POLITIQUE


Le site d’information Atlantico : Aghdam, village fantôme du Karabakh, attend la résurrection

Paris, 3 février, AZERTAC

Un reportage intitulé « Aghdam, village fantôme du Karabakh, attend la résurrection », écrit par le journaliste français Sébastien Boussois, a été publié sur le site d’information Atlantico.

L’AZERTAC présente le texte intégral de ce reportage :

« Haut-Karabakh, Aghdam, 360 km de Bakou : le symbole d’une guerre de trente ans qui a pris fin le 10 novembre dernier après la signature du cessez-le-feu entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, sous l’égide de la Russie, et qui a mis fin à 44 jours d’intenses combats entre les deux pays ennemis. Depuis 1993, et le premier conflit du Karabakh, la ville, comme tant d’autres de la région, était passée sous contrôle du gouvernement et de l’armée séparatiste pro-arméniens, soucieux de réaliser leur rêve de grande Arménie. 800 000 Azerbaïdjanais avaient fui la guerre ou été chassés. Une occupation à Aghdam qui n’a jamais donné lieu à la poursuite de son développement, l’installation d’une population arménienne, mais à un dépérissement progressif de toute la vie qui y régnait auparavant du temps des Azerbaïdjanais. Or, du temps de l’URSS, Azerbaïdjanais et Arméniens avaient appris à vivre en bonne harmonie depuis des décennies. Mais l’effondrement de l’Empire soviétique, avait réveillé de nouveaux appétits nationalistes. Aghdam était, comme Stepanakert (Khankendi pour les Azéris), de ces villes traditionnellement multiculturelles de la région qui allaient être rayées progressivement de la carte de l’histoire.

Il est difficile d’imaginer qu’au tout début des années 1990, le district d’Aghdam, extrêmement étendu, comptait près de 180 000 habitants, dont 25 000 dans la ville même devenue fantôme aujourd’hui. C’est au moment du premier conflit du Karabakh, entre 1991 et 1994, que Tarlan Iskandarova, 52 ans, a perdu les deux choses les plus chères qu’elle avait au monde : son mari, mort au combat à 26 ans, après trois mois de mariage, et sa maison qu’elle avait dû fuir, alors qu’elle était enceinte de sa fille : « Ma fille, c’est tout ce qu’il me restait de mon mari. On a tout abandonné, même les cadeaux de mariage ». Elle préféra fuir en juin 1993, de peur que d’autres massacres comme à Khojaly[1] surviennent. Il valait mieux tout perdre que perdre aussi la vie. Obligée de travailler par la suite, malgré la situation dramatique, elle mettra sa fille au monde loin de chez elle, puis la mettra à l’abri à près de 200 km du théâtre des hostilités, le temps que les choses se calment. Installée dans des tentes de fortune pendant des années, puis des années plus tard dans un bel appartement offert par l’État, elle touche depuis une pension plus importante que le salaire moyen dans le pays.

En partant, Tarlan ne pensait pas que ce serait définitif. Elle n’a plus rien de sa maison. On ne retrouva jamais le corps de son mari et elle ne put jamais se recueillir sur une quelconque tombe. Aghdam, est devenu l’exemple de ce qu’Erevan a fait du Karabakh : une terre dépeuplée de ses habitants azerbaïdjanais, repeuplé d’Arméniens, ratiboisée d’une grande partie de ses villages originels, pris entre laisser-à-l’abandon, destructions volontaires, pillages, et démontage de tous les bâtiments locaux pour reconstruire pierre par pierre des maisons disséminées de ci de là aux alentours. Mais de l’âme d’Aghdam, qui était un grand centre culturel du Karabakh, avec son théâtre, ses institutions, ses hôtels, ses jardins et ses vignes, il ne reste plus rien. Connu dans tout le pays pour son musée du pain, unique au monde, elle abritait aussi un célèbre centre national de mougham, la musique traditionnelle azerbaïdjanaise.

Seule la grande mosquée, au bout d’une grande artère, reste encore debout. Elle servait de poste de surveillance aux Arméniens. Deux minarets défient le paysage apocalyptique que Tarlan n’a toujours pas eu la chance de revoir depuis ce que les Azerbaïdjanais appellent la libération de leur territoire. Les militaires qui veillent ont commencé à nettoyer l’édifice religieux et des tapis sont déjà posés sur le sol poussiéreux. C’est un miracle que tout cela soit encore debout. Car pendant des années, les Arméniens sont venus démonter pièce par pièce le village pour s’installer aux environs. Puis, avant de fuir les combats et la force de frappe de l’armée de Bakou, certains ont non seulement brûlé leurs maisons, mais l’armée d’occupation arménienne du Karabakh a fini de poser des mines un peu partout, dans la ville, avant de disparaître. Il est interdit de s’éloigner de l’asphalte, et de s’aventurer dans la moindre contre-allée sous peine d’être rappelé à l’ordre par les militaires qui accompagnent chaque visiteur. Des panneaux plantés dans la terre indiquent de toute façon clairement un peu partout le danger : « erazi minalidir ». Le sol est miné de toutes parts et pour longtemps. Comme le moral de Tarlan qui est impatiente pourtant de revenir au plus vite mais pas dans une telle insécurité et pas au péril de sa vie: « On peut donner un fils, un mari, à son pays, mais on ne peut donner sa terre à quiconque. La terre ne se donne pas ». Et d’ajouter : « Même les vignes de notre maison ont été arrachée par les Arméniens ».

Officiellement rétrocédée à l’Azerbaïdjan, le 20 novembre 2020, la ville n’est plus qu’un vaste champ de ruines, et sous surveillance de l’armée et des démineurs. Il faudra en effet des années avant que Tarlan puisse, comme elle le souhaite, revenir, pour reconstruire sa maison. Le gouvernement s’est engagé à reconstruire, sur le modèle de ce qu’était la ville avant, mais l’échéancier reste encore un peu flou comme les projets architecturaux. Car pour cette femme, il n’y a pas d’autre solution : elle doit le faire pour son mari, dont la douleur de l’absence ne s’est jamais apaisée, et pour sa fille Nishana, aujourd’hui 23 ans, et dont le prénom signifie : le signe, l’héritage. Nishana n’a jamais connu Samandar, son père. Elle non plus n’est jamais revenue à Aghdam mais elle a déjà fait sa vie ailleurs. C’est donc avant tout, comme le disent beaucoup de personnes déplacées dans la région, pour retrouver leurs racines, mais surtout pour aller y mourir, qu’ils veulent revenir au plus vite. Et si elle doit revivre avec les Arméniens qui sont restés au Karabakh, ça sera difficile certes, mais elle n’en veut pas à la nouvelle génération, qui espère-t-elle, aspirera davantage à la paix que la précédente. En revanche, elle prédit le pire, s’ils reviennent avec leurs vieilles antiennes.

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