POLITIQUE


Rahman Mustafayev : Les racines chrétiennes du Caucase. L’histoire de l’Église d’Azerbaïdjan

Paris, 9 février, AZERTAC

Le site « placestpierre.fr » a publié un article de Rahman Mustafayev, ambassadeur de la République d’Azerbaïdjan près le Saint-Siège, dans lequel il parle des racines du christianisme au Caucase et de l’histoire de l’Eglise en Azerbaïdjan.

L’AZERTAC présente le texte de cet article dans son intégralité.

« L’histoire chrétienne de l’Azerbaïdjan est inextricablement liée à l’histoire de l’Albanie du Caucase (ou Albanie caucasienne, à ne pas confondre avec l’Albanie des Balkans qui, à l’époque, s’appelait Illyrie), berceau historique du peuple azerbaïdjanais, un État qui existait sur le territoire de l’ancien Azerbaïdjan au IVe siècle avant J.-C. – Xe siècle après J.-C.). Albanie du Caucase et les principautés albaniennes (IXe-XIVe siècles), États ayant existé sur le territoire de l’Azerbaïdjan ancien, ont vu naître les premières églises chrétiennes dans notre région.

La première étape de son développement est la période apostolique du christianisme en Albanie caucasienne. L’historien de l’Albanie caucasienne du VIIe siècle, Moïse de Kalankatuk, notait, à propos de cette période : « À Jérusalem, Élisée fut ordonné par Saint Jacques, frère de Jésus, qui fut le premier patriarche de Jérusalem. Élisée reçut l’Orient en apanage… Il arriva à Guis (actuellement le village de Kish au nord de l’Azerbaïdjan – R.M.), fonda une église et offrit un sacrifice non sanglant. Ce lieu est la source primaire de nos églises, la source des anciennes capitales et le début d’un lieu de rayonnement ». Ainsi, la première église chrétienne a été construite en Azerbaïdjan ancien – en Albanie caucasienne, au Ière siècle de notre ère.

Après l’adoption du christianisme en tant que religion officielle de l’Albanie du Caucase en 313, la construction d’édifices religieux va prendre de l’ampleur. C’est le début de la deuxième étape du développement de l’architecture chrétienne qui s’étendra du IVe au VIIe siècle.

Le christianisme est ainsi devenu un facteur important dans l’unification de l’État albanien multi-tribal. Les sites des anciens cultes servent de fondations à la construction de basiliques et d’églises. Les temples à dôme sont caractéristiques de l’architecture religieuse propre à l’Albanie du Caucase. Ils sont les marqueurs de l’évolution de l’architecture, depuis l’ancien temple païen jusqu’à l’église chrétienne, depuis la voûte circulaire à huit colonnes au tétra conque. La simplicité et la primitivité des formes des édifices religieux sont les maîtres mots de cette période.

Cependant, bien que le christianisme ait été adopté en Albanie du Caucase comme religion d’État, il était en interaction avec d’autres systèmes religieux et de cultes. Le scientifique soviétique, spécialiste de l’histoire de cette région, Klaudia Trever notait à cet égard: “Le christianisme, implanté depuis le IVe siècle et adopté avant tout par la cour et la noblesse, le zoroastrisme, introduit par les Sassanides, diverses sectes d’obédience chrétienne et zoroastrienne, et à partir du VIIe siècle l’islam conquérant – toutes ces religions et cultes ont pris racine dans le sol de l’Albanie du Caucase” (K. Trever, Essais sur l’histoire et la culture de l’Albanie du Caucase. IVe siècle avant J.-C.- VIIe siècle après J.-C., 1959).

Cette diversité religieuse a influencé la formation du style architectural unique des temples d’Albanie du Caucase. Par exemple, des architectes albaniens, créant des temples chrétiens, ont emprunté les plans de construction du temple zoroastrien du feu, inspiré de l’habitation populaire avec les quatre piliers et un plafond de bois en forme de dôme posé sur le carré central.

Mais ce n’était pas seulement une période d’interaction. Le clergé albanien a dû mener une lutte sans relâche avec les sectes païennes locales, le zoroastrisme de l’empire sassanide, ainsi que la politique d’assimilation de l’Église arménienne, qui cherchait à soumettre l’Église albanienne. Cette lutte idéologique ne pouvait rester sans répercussions sur l’apparence des édifices religieux.

L’ascétisme et la simplicité de la décoration (aménagement intérieur), qui étaient propres à l’architecture religieuse d’autres pays de la région au début de la période chrétienne primitive, ont été préservés en Albanie du Caucase pendant toute la période des IVe-VIIIe siècles.

Au milieu du VII-VIIIe siècle, l’Albanie du Caucase a été conquise par le califat arabe. Pendant cette période de domination arabe, qui a duré jusqu’à la fin du IXe siècle, la construction d’églises chrétiennes a fortement diminué. Après la conquête arabe, l’apparence sobre et concise des églises albaniennes a été préservée.

Ce n’est qu’à partir du XIIe siècle que commence la renaissance de l’architecture chrétienne en Azerbaïdjan. C’est au cours de cette période que la principauté de Khatchen de l’Albanie caucasienne monte en puissance, dont le dirigeant Khasan Jalal (1215-1261) a étendu son influence sur la plupart des terres chrétiennes de l’ancienne Albanie du Caucase, y compris les provinces de l’Artsakh (l’actuel Karabagh) et Syunik (l’actuel Zanguezour). C’est une période de renouveau économique, politique et culturel du Karabagh ancien.

On doit à la période comprise entre XIIe-XIVe siècles le plus grand nombre d’édifices religieux – monastères, églises, basiliques, temples – qui témoignent du haut niveau de l’architecture chrétienne dans cette région. De nouvelles églises sont construites, les anciennes sont rebâties, de nouveaux modèles architecturaux apparaissent, la composition des édifices devient plus complexe, de nouvelles versions du système des dômes se développent, un riche décor de pierre voit le jour. Les complexes monastiques de Khudavang (1214, situé dans l’actuel district de Kelbadjar en Azerbaïdjan), Gandjasar (1216-1238, district de Terter en Azerbaïdjan), Khatiravang (1204, district de Kelbadjar) et d’autres, deviennent des centres de construction religieuse. C’est ici que se concentrent les archives religieuses et les bibliothèques de la littérature albanienne, que s’expriment de nouvelles directions de la pensée architecturale, que s’appliquent les techniques de construction qu’elle élabore. C’est la période de la renaissance de l’architecture et de la littérature religieuses albaniennes, qui a duré jusqu’au XVIIe siècle.

Le symbole de cette renaissance est le monastère de Gandjasar avec l’église de Saint Jean-Baptiste, construit en 1216-1238. Pendant six siècles, jusqu’en 1836, il fut le centre spirituel de la principauté albanienne indépendante, la résidence des derniers catholicos albaniens. Il se distingue parmi les autres temples albaniens par la pureté des formes, la richesse des éléments décoratifs, l’architecture à pans multiples, la sculpture sur pierre ingénieuse, la haute qualité des travaux de construction. Sur le plan architectural et de construction, il reprend les formes de l’église du monastère de Khudavang.

Toutefois, malgré l’intérêt accru pour le décor, l’apparence de l’architecture religieuse albanienne reste, pendant cette période, sobre et concise, contrairement au grand et riche décor des églises grégoriennes arméniennes et géorgiennes. A l’exception des grands temples monastiques – Gandjasar, Khudavang – les autres églises et monuments religieux de l’Azerbaïdjan ancien sont de petite taille, peu décorés et ne font pas preuve de recherche dans l’ornementation. Dans l’architecture albanienne, l’expressivité artistique est obtenue par des formes plus élancées et légères contrairement aux constructions arméniennes, caractérisées par des corps en blocs massifs.

Cette retenue est compensée, dans l’architecture albanienne, par la grande variété des formes des dômes et celle des matériaux de construction utilisés (calcaire, grès, pavés, pierres brutes, galets, briques cuites), ce qui distingue l’architecture albanienne de l’architecture arménienne pour laquelle la pierre de tuf était le seul matériau de construction utilisé), et géorgienne qui n’a commencé à utiliser la brique qu’à partir du XVIe siècle.

Aux XII-XIV siècles, se poursuit l’interaction entre les styles architecturaux chrétien et musulman en Azerbaïdjan. Les motifs de l’ornement décoratif des portails des temples albaniens présentent des analogies avec l’architecture musulmane de l’Azerbaïdjan. Dans certaines églises on trouve des signes manifestes d’emprunts à l’architecture religieuse des régions musulmanes des pays voisins : celles-ci comportent des portails d’entrée richement ornés, un travail des pourtours des bases de coupoles avec des niches rectangulaires élevées aux sommets en ogive et une maçonnerie polychrome. La couleur claire et chaude de la majorité des temples albaniens se rapproche également de l’architecture géorgienne et se diffère des édifices religieux arméniens, caractérisés par des corps aux couleurs sombres, lourds et stables.

Ce lien étroit et cette interaction entre les architectures préchrétienne, chrétienne et islamique constituent une caractéristique distinctive de l’architecture religieuse de l’Azerbaïdjan. L’architecture chrétienne de l’Albanie du Caucase est née sur la base de techniques de construction anciennes et antiques, et de formes architecturales du zoroastrisme et des cultes païens.

Au moment de l’émergence de l’architecture religieuse musulmane en Azerbaïdjan, elle est devenue la base de la formation de l’architecture des premières mosquées. Et déjà aux XIIe-XVIIe siècles, l’architecture des régions musulmanes de l’Azerbaïdjan a influencé les styles de composition et de décoration des monuments de l’architecture cultuelle albanienne.

Au début du XIXe siècle, à la suite des guerres russo-persanes et russo-turques, remportées par l’Empire russe, le processus d’installation des Arméniens en provenance des Empires Ottomane et Perse commence sur le territoire des khanats du Karabakh, d’Erivan et du Nakhitchevan de l’Empire russe. Les Arméniens transférés sur ces territoires commencent à s’approprier les territoires musulmans, à se familiariser avec le patrimoine culturel de l’Albanie du Caucase, à restaurer et à rénover les monuments albaniens, en y introduisant des éléments de l’architecture arménienne qui ne sont pas caractéristiques de l’architecture albanienne. L’épigraphie en langue arménienne est montée sur des monuments médiévaux albaniens, et le processus d’arménisation du patrimoine culturel de l’Albanie du Caucase est lancé.

Ce processus a été fortement accéléré après qu’en avril 1836 le gouvernement tsariste, afin de renforcer les positions de la population arménienne et du clergé arménien dans les territoires musulmans de Transcaucasie, a décidé d’abolir l’Église autocéphale d’Albanie et de la subordonner à l’Église grégorienne arménienne. Au début du XXe siècle, l’Église grégorienne arménienne, avec l’autorisation du Saint-Synode russe, détruit les traces des archives de l’Église albanienne ainsi que la bibliothèque des patriarches d’Albanie à Gandjasar, qui contenaient les documents historiques les plus précieux, ainsi que les originaux de la littérature albanienne.

La destruction (ou la dissimulation) d’archives a permis aux historiens et archéologues arméniens de nier la nature autocéphale de l’Église albanienne, l’appartenance albanienne des temples, monastères et églises chrétiens situés sur le territoire de l’actuelle région du Karabagh, et de prétendre qu’ils sont le patrimoine culturel du peuple arménien et la propriété de l’Église arménienne.

Aujourd’hui, après la libération du Karabakh de 30 ans d’occupation, ses églises chrétiennes retournent à leurs maîtres, à la communauté chrétienne albano-oudine d’Azerbaïdjan. Une nouvelle étape s’ouvre dans l’histoire des églises chrétiennes en Azerbaïdjan – une étape de restauration après la destruction et les falsifications historiques, une étape de guérison des blessures, de la renaissance à la vie au nom de la paix et de la coopération entre toutes les religions d’Azerbaïdjan. »

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